“La visite de Gbagbo au Nord ? Un symbole fort”

Publié le par inconu

A la faveur des 39e assises de l’Union de la presse francophone, qui ont démarré aujourd’hui même en Côte d’Ivoire, nous avons rencontré l’ambassadeur de France dans notre pays. Il nous situe, ici, sur les enjeux d’un événement auquel son pays attache beaucoup d’importance. Mais il ne manque pas de signifier la portée éminemment politique pour les Ivoiriens pourraient tirer d’une réunion qui se déroule dans un contexte de sortie de crise, dont plus de 200 journalistes du monde francophone seront témoins. Dans la foulée, André Janier fait un tour d’horizon sur les sujets d’intérêt national ainsi que l’état des rapports entre la France et la Côte d’Ivoire.


La Côte d’Ivoire accueille les 39e assises de l’Union de la Presse Francophone. Quelle importance la France accorde-t-elle à cette organisation dans la normalisation de ses relations avec la Côte d’Ivoire ?
SEM André Janier : Il faut d’abord évaluer l’importance que cette conférence revètira pour la Côte d’Ivoire. Effectivement, c’est au dernier sommet francophone de Bucarest, en marge duquel se sont tenues les 38e assises de la presse francophone, que les participants ont décidé de se réunir en 2007 à Abidjan. C’est une décision importante, qui n’allait pas automatiquement de soi à cette époque. En fin 2006, la Côte d’Ivoire était en crise. C’est une marque de confiance que les participants aux assises de 2006 ont apportée à la Côte d’Ivoire. Il s'agit d'un évènement important, parce qu’il va réunir pendant toute une semaine en Côte d’Ivoire, à Abidjan et à Yamoussoukro principalement, mais aussi à Bouaké et à Assinie, plus de deux cent (200) journalistes du monde entier. Durant une semaine, les regards des journalistes francophones seront rivés sur la Côte d’Ivoire. C’est une marque de confiance, qui confère aussi une certaine responsabilité aux Ivoiriens. Cet évènement aura un écho considérable dans le monde entier. S’il se passe bien, ce sera un signe positif pour la Côte d’Ivoire. S’il se passe moins bien, ce sera moins positif. Tous ces journalistes arrivent à un moment important et crucial de l'histoire de la Côte d’Ivoire. Ils arrivent au bon moment, à mon avis. Les Ivoiriens doivent faire en sorte de convaincre tous ces journalistes, qui vont ensuite clamer dans le monde entier que le pays est sur la voie de la stabilisation, de la réunification et de la réconciliation.

L.P. : justement, le thème est à propos « Medias, démocratie et paix ». Quelle influence, selon vous, ce thème aura-t-il sur la presse ivoirienne accusée depuis, de ne pas travailler pour le retour de la paix en Côte d’Ivoire ?
SEM A.J. : Moi, je n’irai pas jusque là, dire que la presse dans son ensemble ne travaille pas pour le retour de la paix. C’est une grande responsabilité que de tenir de tels propos. Mais, effectivement, on lit parfois dans la presse ivoirienne des articles, des éditoriaux et des titres surtout, qui ne prêchent pas en faveur de la paix et de la réconciliation. Evidemment, le thème que les journalistes de l’Union internationale de la presse francophone ont choisi de traiter pendant leur rencontre en Côte d’Ivoire, c’est la paix. Mais c’est peut être aussi un message de leur part adressé aux Ivoiriens à qui on dit : « vous êtes en train de faire la paix et on vient dans votre pays pour vous encourager à aller jusqu’au bout et à persévérer dans cette bonne direction».

L.P. : Excellence qu’elle est l’apport financier et logistique de la France dans le fonctionnement de l’UPF ?
SEM A.J. : On ne va pas rentrer dans le détail des chiffres. Mais effectivement, l’ambassade de France, plus précisément le service de Coopération de l’ambassade de France a été sollicité par les organisateurs ivoiriens des 39e assises de l’UPF. Nous avons répondu présents, comme nous le faisons chaque fois qu’il s’agit d’un événement important pour la Côte d’Ivoire et chaque fois qu’il s’agit de rassembler les Ivoiriens autour de tel ou tel thème. Il se trouve que celui-là nous intéresse plus particulièrement, parce que c’est la Francophonie. Nous participerons donc au financement de l’organisation de ce grand événement, à la demande de ses organisateurs. Je vais rassembler moi-même les participants aux assises chez moi, en ma résidence. Nous contribuerons ainsi à mettre en contact ces hommes de presse et d’autres personnalités ivoiriennes et étrangères, puisqu’ils n’auront pas beaucoup d’occasions de se côtoyer tous.

L.P. : Ces assises vont s’ouvrir et, certainement, il y’a un point important qu’il ne faut pas occulter. C’est celui de la disparition de notre confrère, Guy André Kieffer. Aujourd’hui, pouvez-vous dire aux journalistes où en sont les enquêtes que dirige la justice française ?
SEM A.J. : Vous comprendrez que je ne peux pas répondre directement et clairement à votre question. Vous me parlez d’enquêtes judiciaires. Ces enquêtes sont, par définition, indépendantes. En général, et en France peut être plus particulièrement, nous évitons d’interférer dans les affaires judiciaires. Alors, effectivement, il y a une procédure ouverte en France depuis la disparition de M. Kieffer et elle se poursuit. Moi je n’en sais pas plus. Je suis l’affaire par les journaux et par les informations que les juges et la justice veulent bien donner à l’opinion. Loin de nous l’idée de chercher à interférer et encore moins de gêner le travail des juges. Ils sont indépendants, ils font leur travail. S’ils ont besoin d’une aide logistique, nous la leur apportons volontiers. Mais pas au delà. Je vous rappelle que la famille de Guy André Kieffer a été reçue par le Président de la République française, le 23 août dernier. Le Président Sarkozy l’a reçue pour des raisons humanitaires, mais jamais de façon à chercher à orienter la justice ou à chercher à s’immiscer dans son travail.

L.P. : Radio France internationale, une radio très écoutée en Côte d’Ivoire, n’a toujours pas de correspondant depuis l’assassinat de jean Hélène. Qu’en est-il?
SEM A.J. : Elle n’a plus de correspondant permanent. Vous dites que RFI est une radio très écoutée en Côte d’Ivoire, ce qui est vrai. C’est la radio du monde. RFI est écoutée dans le monde entier et d’après des statistiques communiquées par ses dirigeants parisiens, ce serait la radio la plus écoutée en Côte d’Ivoire. Effectivement, après l’assassinat de Jean Hélène, les dirigeants de RFI avaient décidé de fermer leur bureau à Abidjan et de ne plus entretenir de journalistes français en permanence en Côte d’Ivoire. Cette décision peut se comprendre à la suite du traumatisme que cet évènement a provoqué sur l’ensemble de la rédaction de cette radio. Il a fallu prendre des mesures immédiates. Je crois savoir que la question se pose aujourd’hui d’une représentation plus importante de personnels de RFI en Côte d’Ivoire. Les responsables de RFI sont en pourparlers avec le Conseil national de la communication et de l’audiovisuel ivoirien sur ce sujet. Il y a eu des rencontres. Les deux parties se sont encore rencontrées la semaine dernière. On me dit que la réflexion commune avance. Je ne sais pas si elle va déboucher à ce stade et immédiatement sur la réouverture d’un bureau à Abidjan dans les semaines à venir. Quoi qu’il en soit, la représentation de RFI ici est à l’ordre du jour. La décision ne sera pas prise seulement par les responsables de RFI, mais en concertation avec les autorités ivoiriennes.

L.P. : Votre pays la France et vous-même, en tant que son représentant ici, êtes des partenaires importants dans le processus de sortie de crise en Côte d’Ivoire. L’accord complémentaire de Ouagadougou a fixé les élections au plus tard pour la fin du premier semestre 2008. Pensez-vous que ce délai est raisonnable?
SEM A.J. : Il ne nous appartient pas, à nous autres français, de fixer le délai et même de donner notre avis sur ce délai. Ce délai doit être fixé par les parties ivoiriennes, qui sont seules concernées dans le cadre de l’Accord politique de Ouagadougou, en liaison avec le facilitateur burkinabé. A l’issue de la dernière visite du Président Laurent Gbagbo et du Premier ministre Soro Guillaume à Ouagadougou, l’annonce a été faite que les différentes parties signataires de l’Accord de Ouagadougou se seraient mises d’accord pour organiser les élections au plus tard à la fin du premier semestre 2008. Comme nous avons déjà eu l’occasion de le dire, les élections présidentielles et législatives en Côte d’Ivoire seront des étapes obligées et importantes de la sortie de crise dans ce pays et du rétablissement de la paix et de la sécurité. A notre avis, il ne faut pas à la fois trop tarder parce que la population, et c’est elle qui le dit, est fatiguée de la situation actuelle. Elle espère et elle appelle de tous ses vœux une normalisation et une stabilisation, un règlement de cette situation. La population souffre, l’économie de la Côte d’Ivoire pâtit aussi de la prolongation de la crise. On se rend compte qu’au niveau social, cette crise n’arrange pas les affaires. Comme les Ivoiriens l’ont décidé et comme cela a été consigné dans l’Accord de Ouagadougou, ils veulent aller aux élections. Mais en même temps, si on veut que ces élections résolvent les problèmes, il ne faut pas les bâcler et les organiser n’importe comment. Parce que dans ce cas là, à notre avis aussi, ça ne résoudra pas les problèmes actuels mais ça risquerait de les envenimer. Nous faisons confiance aux Ivoiriens pour se mettre d’accord sur la bonne date. La meilleure date possible, c’est celle qui devrait concilier les deux impératifs de la rapidité et de la qualité du scrutin le jour des élections, mais également de la préparation du scrutin. Et là aussi, je crois qu’il y a diverses étapes à franchir. Donc ne pas trop tarder, mais ne pas non plus se précipiter n’importe comment.

L.P. : Le groupe français SAGEM a finalement été confirmé comme l’opérateur technique chargé de la confection des cartes nationales d’identité. Peut-on dire que, d’une manière ou d’une autre, la France est dans le processus et qu’il y’a eu pression de sa part pour imposer l’opérateur aux acteurs ivoiriens?
SEM A.J. : Le gouvernement français n’est jamais intervenu pour demander qu’on favorise les intérêts de SAGEM. Moi-même, qui suis le représentant de la France ici, et vous pouvez le vérifier, je n’ai jamais effectué la moindre démarche auprès de qui que ce soit pour faire pression en faveur de SAGEM, société française. Nous avons dit à plusieurs reprises qu’il était urgent de désigner un opérateur technique, puisque c’est une des conditions du lancement du processus d’identification. Mais jamais nous n’avons demandé, encore moins exigé qu’il s’agisse de SAGEM. Ceci dit, maintenant le choix a été fait par consensus, ce qui est une excellente chose, entre les différentes parties ivoiriennes et avec l’accord du facilitateur. Moi qui suis le représentant de la France, je m’en félicite. Je suis persuadé que SAGEM maîtrise parfaitement ce domaine par la technologie et par l’expérience qu’elle a acquises dans de nombreux pays à travers le monde et beaucoup en Afrique, y compris dans la région de l’Afrique de l’ouest, et qu’elle sera techniquement à la hauteur. SAGEM, faut-il le rappeler, n’interviendra pas dans le processus politique de l’identification. Simplement, son rôle sera de confectionner les cartes d’identité et si on le souhaite les cartes électorales, à partir des listes qu’on lui confiera. Parfois je me rends compte à la lecture de la presse que ce n’est pas clair dans l’esprit de certains Ivoiriens. Le rôle de SAGEM sera exclusivement technique dans cette affaire.

L.P. : Au moment où nous parlons, le président Gbagbo est en visite au nord de la Côte d’Ivoire. Quelle importance accordez-vous à cet acte ? Est-ce un acte symbolique de plus comme le disent certains ou un acte majeur dans le processus de sortie de crise?
SEM A.J. : Les deux. Un acte symbolique. Mais un symbole fort et souvent les symboles sont nécessaires. Ce n’est pas péjoratif de dire que c’est symbolique. C’est un message fort que le Président de la République et le Premier ministre adressent à l’ensemble de la population ivoirienne. Le chef de l’Etat n’avait pas accès à ces régions depuis 2002. Comme nous avons pu le constater à la télévision hier (nldr, mercredi 28 novembre), il a été accueilli chaleureusement par les populations de la région des savanes. J’interprète cela comme un appel de ces populations, comme de celles de l’ensemble de la Côte d’Ivoire, aux dirigeants ivoiriens et au Président de la République en premier lieu : « vous travaillez pour la paix ; nous souhaitons, nous réclamons cette paix en Côte d’Ivoire et c’est pour cela que nous vous accueillons avec le Premier ministre ». Ça c’est pour le symbole. Au-delà, effectivement, cela a une signification politique en même temps. Quand le chef de l’Etat va dans telle ou telle région de la Côte d’Ivoire, cela signifie que le pays est réunifié et que l’exécutif incarné par le président de la République va visiter ces régions et rendre visite aux populations qui y vivent.

L.P. : Quel rôle compte jouer la France, initiatrice de l’accord de Marcoussis, à cette étape du déroulement du processus. ?
SEM A.J. : Dès le début du mois de mars de l’année dernière, le gouvernement français a salué la conclusion de l’Accord de Ouagadougou, a reconnu à sa juste valeur la volonté des parties signataires de travailler et d’avancer ensemble sur la voie de la paix. Et nous avons répété à plusieurs reprises que nous avions parfaitement compris qu’en signant cet accord bilatéral, les Ivoiriens faisaient passer le message, qu’ils souhaitaient s’approprier le processus de sortie de crise. Ce qui est tout a fait naturel. Nous souhaitons qu’après cette appropriation, ils puissent le mener à son terme dans les meilleures conditions possibles. Nous ne sommes pas parties à l’Accord de Ouagadougou. Nous n’étions pas présents ni aux négociations ni aux discussions. Aujourd’hui nous ne cherchons pas dans ce domaine à nous ingérer dans l’accord ou dans son application.
Nous saluons l’Accord. Nous espérons qu’il conduira à la paix. Si la France peut être utile, d’une manière ou d’une autre, sans chercher à imposer sa présence dans l’application de cet Accord, si c’est souhaité par les différentes parties ivoiriennes, évidemment, nous le ferons très volontiers. Parce que le seul objectif qui nous guide, c’est d’aider et d’accompagner, si nécessaire, les Ivoiriens à dérouler le processus jusqu’aux élections.

L.P. : A ce propos, l’accord de Ouaga a demandé la levée des sanctions contre Blé Goudé et autres, sanctionnés par le Conseil de Sécurité. Mais on accuse la France d’avoir fait pression au Conseil de sécurité pour que ces sanctions ne soient pas levées.
SEM A.J. :: Le dossier des sanctions en général, évidemment aussi en ce qui concerne la Côte d’Ivoire, est géré, aux Nations Unies, par un Comité des sanctions qui regroupe les mêmes membres que ceux du Conseil de sécurité. Et qui statue à la majorité ou à l’unanimité. Tous ceux qui connaissent la façon dont les choses se passent au Conseil de sécurité, au Comité des sanctions et aux Nations Unies, savent parfaitement qu’aucun Etat ne peut imposer sa volonté à tel ou tel autre Etat membre qui ne partagerait pas sa position et son attitude. Je rappelle que la Résolution 1782 qui portait, en particulier, sur le régime des sanctions, a été prise à l’unanimité des membres du Conseil, à la faveur de ce qu’on appelle dans le jargon des Nations Unies «la procédure du silence ». Il n’ y a même pas eu de vote sur cette Résolution. Un texte a été déposé. On a fixé une date. Si mes souvenirs sont exacts, cette date avait été fixée au 29 octobre à midi, heure de New-York. Si aucun membre du Conseil de sécurité ne s’y oppose, elle est adoptée automatiquement. Et c’est ce qui s’est passé. Aucun membre du Conseil de sécurité ne s’y est opposé. Sur ce sujet, il n’ y a pas eu de discussion de fond. A ma connaissance, aucun membre, d’abord du Comité des sanctions, ensuite du Conseil de sécurité, n’a remis en cause le principe de prorogation du régime des sanctions imposé à la Côte d’Ivoire. Il y a eu au niveau des Experts, d’après mes informations, une discussion sur la durée de la prorogation. Tous étaient d’accord pour le principe de la prorogation. Mais certains membres du Conseil de sécurité trouvaient que un an, c’était trop long. Dans ce cas-là et comme c’est souvent le cas, on a coupé la poire en deux. On a dit qu’on prorogeait le régime des sanctions d’une année, mais avec une revue à mi-parcours au bout de six mois. Les membres du Comité des sanctions se réuniront dans six mois pour évaluer la situation. Et ils feront une recommandation au Conseil de sécurité. Alors, répondant à votre question, je m’inscris en faux. La France n’avait pas la volonté et elle n’a pas en tout cas les moyens d’imposer un régime de sanctions vis-à-vis de tel ou tel pays, si ses partenaires au sein du Conseil de sécurité que sont la Chine, la Russie, les Etats-Unis, l’Afrique du Sud, le Ghana, le Congo et les autres membres, ne sont pas d’accord. Il y a eu unanimité. C’est aussi une décision politique qui est prise. Le Conseil de sécurité ne rentre pas dans les détails. C’est le Comité des sanctions, au niveau des Experts, qui fait le travail préliminaire. Ensuite, les membres du Conseil de sécurité, eux, prennent une décision politique globale et cherchent à adresser un signal aux parties et à la population ivoiriennes. Le Conseil de sécurité a estimé que le moment n’était pas venu, compte tenu de l’état de la situation, d’adresser ce signal à la Côte d’Ivoire. Je vous rappelle, à cette occasion, que pour ce qui est des sanctions, il ne s’agit pas seulement des sanctions individuelles. Il y a aussi l’embargo sur les armes et sur les diamants. Et le Conseil de sécurité n’entre pas dans les détails, là aussi. On ne va pas autoriser la levée des sanctions individuelles, maintenir en partie l’embargo sur les armes lourdes et proroger l’embargo sur les diamants. Non, encore une fois, c’est une décision politique et globale.

L.P. : Dans la presse, Alpha Blondy vous a nommément accusé d’avoir fait pression sur l’ONUCI afin que son titre d’Ambassadeur de la paix lui soit retiré. Qu’en est-il exactement ?
SEM A.J. : J’ai lu cela avec un peu de surprise. D’abord, je connais bien Alpha Blondy. On se voit régulièrement. Quand il est absent de Côte d’Ivoire, il me téléphone, on se téléphone. Il ne m’a jamais accusé directement quand il me parle. Mais là aussi, il doit croire que je suis plus riche qu’en réalité. On ne prête qu’aux riches, comme dit le dicton. Je voudrais bien pouvoir donner des ordres à l’ONUCI. Et leur dire : « donnez tel titre à telle personne ». Non, ce n’est pas comme cela que les choses se passent. Informez vous auprès de MM. Abou Moussa ou Choi. On se réunit régulièrement. Je vois mal un Ambassadeur donner instruction à l’ONUCI d’accorder ou de retirer tel titre d’ambassadeur de la paix ou d’ambassadeur des Nations Unies. Ça ne se passe pas comme çela. Mais je n’ai pas réagi. Evidemment, il a cité mon nom dans une lettre dont il m’a adressé copie. Alors, j’attends de le rencontrer à nouveau, comme on le fait souvent, pour qu’on s’explique. J’ai eu de longues discussions avec Alpha Blondy sur la situation en Côte d’Ivoire, à propos de laquelle il a des idées intéressantes et très personnelles. Et j’ai toujours trouvé intérêt à l’écouter en parler. Il a aussi des idées assez précises sur le rôle et la présence de la France en Côte d’Ivoire. Mais ce qu’il me dit ne correspond pas systématiquement aux déclarations qu’il fait à d’autres. Je vais m’expliquer en toute amitié avec lui. Et je pense qu’on va éclaircir les choses. En tout cas, il est un citoyen ivoirien célèbre. Il a le droit, sans doute même le devoir, de s’exprimer sur ce qu’il pense de la situation en Côte d’Ivoire. Ce n’est pas moi qui vais lui faire le reproche de s’exprimer sur la situation en Côte d’Ivoire. Il est un citoyen libre dans son pays. Et je respecte sa liberté.

L.P. : Le Président Nicolas Sarkozy était récemment en Afrique. Les ministres français du Co-développement et des Affaires étrangères, ont séjourné également en Afrique de l’ouest. Aucun d’entre eux n’est venu en Côte d’Ivoire. Cela veut-il dire que la destination Abidjan fait toujours peur à la France ?
SEM A.J. : Si je voulais répondre du tac au tac à votre question, je dirais que la France n’a peur de personne. Et son Ambassadeur non plus. Le Président Sarkozy, c’est vrai, a visité deux capitales en Afrique. Il y en a plus de cinquante. Il ne peut pas aller les voir d’un coup, toutes à la fois. Le Président de la République française est un homme libre. Il choisit ses destinations. Il viendra peut-être en Côte d’Ivoire le moment venu, lorsqu’il estimera que le moment est propice ou que c’est au tour d’Abidjan d’être visitée. Mais je ne crois pas qu’il ait peur de venir à Abidjan ou même qu’il ait une objection de principe radicale à éviter la Côte d’ivoire. Voyez son attitude vis-à-vis de la Libye – Je cite cet exemple, mais je pourrais en citer d’autres – il n’a pas hésité. Ça pouvait poser quelques problèmes. Il y a des partenaires de la France qui se sont posé des questions sur cette visite. Mais le Président Sarkozy n’a pas eu peur d’aller en Libye. Quand il a jugé que le moment était arrivé d’aller en Libye, il est parti. Je pense qu’il réagira de la même façon, s’agissant de la Côte d’Ivoire.

L.P. : Qu’en est-il d’une visite du Président Gbagbo en France ? Il se raconte que l’Elysée refuserait de le recevoir.
SEM A.J. : A ma connaissance, jamais le Président Gbagbo n’a demandé publiquement ou officiellement à être reçu à Paris ou à l’Elysée. En tout cas pas par l’intermédiaire de l’Ambassadeur de France. N’ayant donc rien demandé, il ne s’est jamais vu opposer le moindre refus. Là-dessus, le Président Gbagbo sait mieux que quiconque ce qu’il a à faire dans la gestion de ses relations avec la France. Et lui aussi, quand il estimera que le moment est venu de prendre telle ou telle décision ou de prendre telle ou telle initiative, je suis certain qu’il le fera et qu’il n’hésitera pas. Ceci dit, pour parler de façon plus générale de l’ambiance des relations entre la Côte d’Ivoire et la France, pour moi qui suis en première ligne et qui les vis au quotidien, je me rends compte que ces relations se sont décrispées depuis quelques mois. Et qu’on se dirige lentement, j’espère sûrement, vers une normalisation de ces relations. On imagine mal la France et la Côte d’Ivoire, que tant de liens, en particulier des liens humains, réunissent, brouillées indéfiniment. Ces liens humains sont les plus importants, parce qu’ils dépassent les événements ponctuels. Et les racines sont profondément ancrées dans les terreaux ivoirien et français. Moi qui suis Ambassadeur ici depuis plus de deux ans, je me rends compte que l’ambiance est plus détendue, qu’on se dirige vers une normalisation des relations. Et je m’en réjouis parce que la vraie nature des relations entre nos deux pays, ce sont des relations d’amitié, de coopération et des relations humaines et étroites entre les deux populations.

L.P. : Alors pourquoi la France, selon des informations, s’oppose-t-elle à la nomination de M. Bohoun Bouabré comme Gouverneur de la BCEAO ?
SEM A.J. : D’abord, ce n’est pas la France qui décide de la nomination du Gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest.

L.P. : Mais elle a son mot à dire…
A.J. : La décision est prise par les chefs d’Etat de la région. Elle doit être prise, je crois, le mois prochain. Au mois de décembre, il y aura une conférence qui va en décider. Ce n’est donc pas à la France d’imposer son candidat, ni de mettre un veto catégorique sur la nomination d’un candidat. Elle a, oui, son mot à dire, parce qu’il s’agit de la zone franc. Effectivement, si elle est consultée, elle dira ce qu’elle pense. Mais l’information que vous citez n’est jamais parvenue à mon niveau. Moi, en tant que représentant de la France en Côte d’Ivoire, je n’ai jamais fait savoir que nous étions en faveur ou opposés à la nomination de telle ou telle personnalité à la tête de la BCEAO.

L.P. : Vous avez dit récemment, parlant du financement du processus de sortie de crise en Côte d’Ivoire, « aide-toi et le ciel t’aidera ». On aurait peut-être voulu entendre « aide-toi et la France t’aidera ». La France ne refuse-t-elle pas ainsi de contribuer au financement le processus ?
SEM A.J. : Non, il faut comprendre que la France est aussi sous le ciel. Quand je dis sous le ciel, je veux parler de tous les pays. La France est un membre important de la communauté internationale. Elle est membre permanent du Conseil de sécurité. Elle est actuellement la cinquième puissance économique mondiale. Les messages ont donc été passés. La Communauté internationale est tout à fait disposée à aider la Côte d’Ivoire et les Ivoiriens à organiser dans les meilleures conditions possibles, aux plans financier, matériel et logistique, le processus électoral et de sortie de crise. Mais elle ne peut pas et ne veut pas supporter la totalité du budget de ce processus. Comme je le disais tout à l’heure à propos de l’Accord de Ouagadougou, la communauté internationale et la France sont d’accord pour accompagner, encourager et aider le processus de sortie de crise. Mais elles ne veulent pas se substituer aux Ivoiriens dans la conduite du processus de sortie de crise. Donc, nous observons que le gouvernement de Côte d’Ivoire fait un effort substantiel. Il prend en tout cas ses responsabilités et sa part du fardeau financier. Il faut donc d’abord que les Ivoiriens produisent leur propre effort. Et la communauté internationale, elle, viendra en accompagnement. Il ne faut pas inverser les rôles. Ce qui vaut au plan politique vaut également au plan financier. Il s’agit d’un accompagnement, mais pas d’uneambassadeur.jpg substitution. « Aide-toi, le ciel t’aidera » veut donc dire que le premier pas revient aux Ivoiriens. C’est normal, puisqu’il s’agit de leur pays, de leur avenir et de leur processus. Et à ce moment-là, la communauté internationale les aidera. Il ne s’agit donc pas de refus. En tout cas, je parle au nom de la France. Il ne s’agit pas d’un refus d’aider les Ivoiriens au plan financier. Nous avons déjà contribué à cette aide, à notre hauteur. Et nous sommes prêts à le faire en accompagnement. Je n’ai donc jamais voulu dire que la France refusait de prendre sa part du financement du processus électoral et plus généralement du processus de sortie de crise.

Réalisée par Charles Sanga et Emmanuel Koré

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